« Depuis quelque temps, Dönitz étudiait l’éventualité d’une attaque contre la base de Scapa Flow, dans les îles Orcades, au nord de l’Ecosse. Cette rade abritait la flotte principale britannique (la Home Fleet). Elle était protégée de toute incursion ennemie par des brisants naturels, mais aussi par des épaves rouillées, des câbles et autres obstacles, la plupart posés lors de la guerre précédente, lorsque l’Amirauté craignait une attaque allemande contre sa flotte. Dönitz se demandait si ces défenses étaient aussi impénétrables qu’elles le semblaient. Peut-être la fine silhouette d’un U-Boot parviendrait-elle à sa faufiler dans une faille ? Après examen de photos aériennes, il trouva un passage de quinze mètres environ au milieu des obstacles accumulés dans la passe dite de Kirk Sound.

Dès la phase d’élaboration du projet, Dönitz avait choisi l’homme qu’il mettrait à la tête de cette opération : Günther Prien. Cet ancien officier de la marine marchande, âgé de 31 ans, s’était déjà illustré comme officier et connaissait parfaitement son bâtiment et ses hommes. Dans les premiers jours de la guerre, il avait coulé le cargo britannique Bosnia, ainsi que deux navires marchands. Le 1er octobre 1939, Dönitz informa Prien de son projet d’incursion à Scapa Flow. Comme il s’y attendait, le jeune officier fut enthousiaste.
Une semaine plus tard, le U-47 de Prien, un submersible de type VII-B, quitta sans encombre son mouillage de Wilhelshaven et fit cap vers la pleine mer. L’équipage fut alors mis au courant de l’ordre de mission. La réaction d’allégresse de ses hommes ne déçut pas le commandant, qui vit là un bon présage à la réussite de l’opération. Pour les sous-mariniers allemands, Scapa Flow était un lieu hautement symbolique. C’était là, en effet, que la flotte de haute mer avait été internée à la fin de la Première Guerre Mondiale et que les marins du Kaiser avaient préféré saborder leurs cuirassés plutôt que de les livrer à l’ennemi.
Pendant la journée, le U-47 resta tapi au fond de l’océan, tel un monstrueux crustacé. La nuit, le bâtiment reprit vie ; il vida ses ballasts et se dégagea du limon, ne remontant à la surface qu’après avoir soigneusement vérifié, grâce aux hydrophones,que la voie était libre.
Prien pénétra enfin dans la Kirk Sound, première étape d’un voyage éprouvant jusqu’au cœur de la rade ennemie. Non sans grincement, la coque du U-47 put se faufiler dans la voie étroite. Le jeune capitaine surveillait attentivement les eaux de la baie, étonné de ne voir aucun navire. Avait-il commis une erreur de navigation ?
Comme il remontait les quinze milles du bras de mer, le doute fit place à l’appréhension. Levant les yeux au ciel, il se demanda pourquoi la lune avait un tel éclat. En fait, toute la baie était baignée par la clarté irréelle d’une aurore boréale ! Prien se demanda alors s’il n’était pas plus sage d’abandonner la mission, ou du moins d’attendre des conditions météo plus propices ; mais il décida finalement de poursuivre. Après s’être brièvement échoué, puis avoir dû rebrousser chemin dans un estuaire, il finit par entrer dans la base de Scapa Flow.

Engelbert Endrass
Là encore, le calme régnant lui parut étrange. Des douzaines de navires étaient censés mouiller dans la rade. Où étaient-ils donc ? Soudain, les silhouettes de deux bateaux surgirent de la brume. A leur masse imposante, Prien devina qu’il s’agissait de bâtiments importants. Aidé de son premier officier, Engelbert Endrass, Prien les identifia respectivement comme le cuirassé Royal Oak, vétéran de la bataille de Jütland en 1916, il s’était trompé pour le second navire ; il s’agissait du porte hydravions Pegasus. A 0h55, Prien lança 3 torpilles. Une seule atteignit sa cible. Elle fit un trou de seize mètres de large près de la proue du Royal Oak, à hauteur de flottaison. Réveillé pendant son quart de repos, la commandant ordonna en maugréant qu’on enquête sur l’origine sur l’origine de l’explosion. Il fut conclu qu’une combustion spontanée avait eu lieu dans un placard de pots de peintures. Personne n’avait été touché, et les portes des compartiments étanches avaient permis d’isoler les parties inondées. Rassuré, tout le monde retourna se coucher.
A bord du U-Boot, Prien s’étonnait de l’absence de réaction des Britanniques. Toute la base aurait dû être en état d’alerte, avec des projecteurs fouillant les eaux de la rade et des fusées éclairantes illuminant le ciel. Il ne s’attendait pas à cette torpeur. Il lança une torpille depuis la proue, mais celle-ci s’écrasa sur la berge. Allait-il rentrer à la base avec un aussi piètre résultat ? De peur d’essuyer un échec complet, il tira ses trois derniers engins sur le cuirassé endormi. Le Royal Oak les reçut tous trois de plein fouet sur le flanc tribord. En une seconde, la coque fut pulvérisée. Une poudrière explosa, dégageant une vague de chaleur terrifiante. Avec un tremblement de bête blessée, le vieux cuirassé gîta lentement à tribord. Une explosion puissante la souleva pratiquement de l’eau. Lorsque la masse énorme retomba, elle créa une petite lame de fond. Puis le navire chavira brusquement, emportant avec lui 833 des 1200 hommes d’équipage.

Le Royal Oak
Prien prit aussitôt la fuite, persuadé d’avoir quelques destroyers à ses trousses. Deux heures trente après son entrée dans Scapa Flow, il avait rejoint la haute mer. A sa grande surprise, il se rendit compte qu’aucun navire ne l’avait suivi. C’était à se demander si l’on avait remarqué l’attaque d’un sous-marin… »
Source : Sous-marins, Spencer Dunmore – Editions France Loisirs
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