Interview de Kurt Tschirr

Article par Falou

INTRO

Le dimanche 22 février 2004, j'ai eu le plaisir et l'immense privilège d'interviewer Monsieur Kurt Tschirr, vétéran allemand de la seconde guerre mondiale. J'ai eu l'opportunité de rencontrer ce Monsieur grâce à ses deux petits-fils, Laurent et Benoît, qui figurent parmi mes amis d'enfance. Un grand merci à eux d'avoir organisé cette entrevue. Un tout grand merci également à Monsieur Tschirr pour avoir accepté de me recevoir et pour la gentillesse avec laquelle il m'a raconté "sa" seconde guerre mondiale, en toute simplicité.

Voici, ci-dessous, le compte-rendu fidèle et intégral de cette rencontre. Afin de faciliter la compré-hension du récit et surtout afin de vous communiquer les gestes et les émotions de Monsieur Tschirr, certaines remarques ou interventions personnelles figureront en caractères spéciaux.

 

INTERVIEW


Avant la guerre, où viviez-vous en Allemagne? 

Moi je vivais en... ça s'appelait la Poméranie. Maintenant, ça fait partie de la Pologne. Il faut savoir que l'Allemagne a perdu un tiers de son territoire, c'est à dire trois provinces: la Prusse Orientale, la Poméranie près de la Mer Baltique et en bas, la Silésie… tout cela fait maintenant partie de la Pologne.

Que faisiez-vous avant la guerre?

Mes parents tenaient une petite ferme.. mais à cette époque là, ce n'était pas assez pour deux familles, c'était assez pour une, mais pas pour deux. Avec les règlements de Hitler, le premier garçon de la famille était obligé de rester à la ferme et le deuxième, le troisième, le quatrième et tout ceux qui suivent devaient apprendre un métier. Moi je suis parti à l'âge de quatorze ans pour apprendre le métier de forgeron. Mais il fallait trois ans pour avoir son diplôme… mais avec la guerre, on entendait toujours "tuer" "tuer" "mort"... c'était la guerre totale! Et en 1943, à seize ans, je suis parti soldat.

En 1943, vous vous êtes donc engagé?

Oui oui, mais ce n'est pas "engagé"... c'était obligatoire! Mais au début, ça a commencé le 1er juillet 1943. J'ai commencé à travailler le 1er juin 1941 donc juste deux ans et un mois. Ca s'appelait "Camps pré-militaires" C'était des soldats qui avaient déjà fait la guerre, qui étaient blessés, qui avaient perdu un bras ou qui étaient handicapés et qui ne pouvaient plus aller au front... c'est eux qui nous donnaient cours, comme à l'école. On vivait dans des baraquements, on apprenait un peu à marcher avec une carte et à tirer avec des petites carabines… Il semble réfléchir un instant et cherche ses mots. Des carabines… pas des vraies armes.. c'était toujours du "Pré-militaire". 

Donc, c'était vraiment une formation avant de devenir réellement soldat? On préparait les jeunes à rentrer dans l'armée?

C'est cela. Ca a duré trois semaines. Après, je suis retourné chez moi et je me suis dit que j'allais pouvoir enfin recommencer mon travail… mais non! Il émet un petit rire sarcastique. Deux jours avant de recommencer, j'ai du partir pour le "Service du Travail".

C'était les "Reicharbeitsdienst"?

Oui, c'est ça. Là, on a reçu des costumes bruns avec une croix gammée ici. Il pointe son bras gauche avec son index. Avant la guerre, il fallait y rester pendant un an! Mais moi, comme c'était pendant la guerre, c'est trois mois que j'ai du y aller. Et là, on travaillait et en même temps, c'était le service militaire car nous étions déjà traités comme des soldats. Durant cette période, j'ai même été en Prusse Orientale à l'endroit où l'on a fait l'attentat pour tuer Hitler, le 20 juillet 1944... J'ai travaillé dans cette région. On construisait des pistes pour les avions trois kilomètres plus loin que l'endroit où se trouvait Hitler. Nous logions dans des baraques isolées dans le bois: il y avait quatre camps, chaque fois deux cents personnes.

On avait chacun une bêche pour travailler. On était là d'une semaine ou deux lorsqu'on a vu arriver une série de bus de la Luftwaffe, ils étaient de couleur bleue. On ne nous a pas dit un mot et on a du monter dans les bus. Nous ne savions pas du tout où on nous emmenait ni ce que l'on allait devoir faire. C'était à dix-sept kilomètres: il y avait une grande butte pleine de pommes de terre… il fallait simplement arracher les pommes de terre. Moi, ça me plaisait bien car je connaissais le métier... Je venais de la ferme! C'est prêt de cette bute que l'on devait construire une nouvelle piste d'atterrissages. 

A cette époque là, avant de commencer à construire, c'était simplement du gazon. Les chefs ont choisi l'endroit où le gazon était le plus dur. Nous, on utilisait des machines pour retirer le gazon et on arrivait à une couche d'argile bleu. Il fallait alors faire des petites tranchées de la largeur et de la profondeur d'une bêche. Dans ces tranchées là, on mettait des cailloux. Ensuite, il a fallu égaliser la bute où étaient plantées les pommes de terre. On a installé des rails et des petits wagons pour transporter les terres et les vider partout où l'on devait construire la piste. Après, on passait avec des machines "grosses comme des maisons" dans lesquelles on mettait du ciment. Derrière le passage des machines, la piste était faite.  

A l'endroit où l'on se trouvait, il y avait un camp avec 40.000 prisonniers russes qui devaient aider les soldats de "l'Organisation Todt", ceux qui faisaient tous les travaux.

Ah oui, ceux qui construisaient les bunkers et toutes les fortifications?  

Oui, les bunkers et tous les travaux. Je suis donc resté là trois mois et puis je devais normalement retourner chez moi. Je me suis dit: "Ca y est, je vais reprendre mon travail". A nouveau, il émet un petit rire sarcastique. Mais seulement deux jours après mon arrivée, c'était le 27 octobre, le "mayeur" (Traduisez par "Maire") qui habitait en face de chez moi a reçu un coup de téléphone. Je devais me présenter le 29 octobre dans une ville à 25 kilomètres de chez moi. Je n'avais même pas reçu de convocation, comme avant, mais je devais me trouver à la gare le 29 au matin!

Toujours en 1943 donc?

Oui oui, le 29 octobre. Là, nous étions tout plein de jeunes de l'arrondissement. Nous sommes partis à trois à "Kolberg" pour rentrer dans les antichars. Je suis resté un mois là-bas et après, nous sommes partis pour la France… 

J'ai donc traversé toute l'Allemagne: tout d'abord je suis parti de Kolberg, après je suis monté à Rostock, c'est là que nous avons touché nos uniformes. Le voyage à duré cinq jours et cinq nuits… j'ai même traversé la Belgique pour finalement descendre du train deux gares avant Brest… mais j'ai oublié le nom de ce village. Nous sommes partis nous installer dans la campagne, dans un petit village, c'était le 1er décembre. A cette époque là, j'avais seize ans car j'ai eu mon 17ème anniversaire le 7 décembre 1943, une semaine après notre arrivée. Mais quand on est jeune, on ne réfléchit pas, et je n'ai pas noté le nom du village dans lequel j'étais… je ne sais plus maintenant! Mais tous les trois mois, il fallait changer de place... à cause de l'espionnage.

Ha bon? Tous les trois mois vous deviez changer de village?

C'est ça. Au mois de Mars 1944, nous avons fait de grandes manœuvres et un Général est venu nous inspecter. On avait même construit un char en bois!!! Il fallait bien s'entraîner comme on pouvait! Par exemple, on avait… comme une "assiette" là… Il ne trouve pas les mots français adéquats... on devait faire un trou dans la terre, se coucher dedans et laisser passer le char au-dessus de nous. Après il fallait coller cette "assiette" en dessous du char.

C'était des mines magnétiques en faite?

C'est ça, des mines "à mains". Quand c'était collé en dessous du char, un peu plus loin, ça explosait. Mais bon, je ne l'ai jamais fait par après donc je ne sais pas si ça fonctionnait vraiment. Mais bon, on apprenait à le faire pendant notre instruction.

Après, on a reçu un canon antichar de 75. C'est un diamètre de 75 millimètres… pour détruire des chars.

Fin mars, les manœuvres ont été terminées et nous sommes restés dans notre village, mais notre compagnie à été obligée d'occuper une zone de cinq kilomètres. Nous nous étions là, (Il dessine une carte imaginaire sur un coin de la table) les autres étaient un peu plus loin et ainsi de suite… Durant ce temps, on a creusé des tranchées… car les Allemands savaient bien que les Américains allaient arriver.

Donc, au mois de mars 1944, on se doutait déjà que les Américains allaient débarquer?

Bien sure, on en parlait souvent. C'est pour celà que tout autour du village où nous étions, nous avons creusé des tranchées. Et puis le 6 juin est arrivé, à trois heures du matin, c'est l'alerte: il fallait s'habiller dans le noir. Nous, nous couchions dans une petite ferme, tous les hommes qui servaient notre canon, cinq hommes donc, plus deux hommes avec des mitraillettes et le commandant... enfin, c'était un sous-officier. Ah, oui, j'oubliais qu'il y avait avec nous un chauffeur! Car il y avait une petite…euh.. "chenille"? Pour tirer le canon…

Une petite chenillette?

C'est un truc qui avait été fait pour aller en Russie, parce que là-bas il n'y avait pas de route. Mais ça roule maximum à quinze Kilomètres heure.

Houlààà! Il faut avoir bien le temps!

Ha oui hein! Mais alors, le 6 au matin, à trois heures au matin, on nous dit: "habillez-vous, les Américains sont là!" Mais nous, notre village était à sept kilomètres de la côté… on a déjà eu les "clopes" (la frousse) la bas! Il éclate de rire. On ne nous avait pas dit où ils étaient exactement ces Américains!

On est encore resté deux jours là bas, mais on a plus eu l'autorisation de nous changer. On devait coucher en bas, dans la grange, pour être prêt à partir à n'importe quel moment. On est finalement parti le 8 juin au soir, pour monter en Normandie. On pouvait seulement rouler la nuit car de la journée il y avait les avions. Il y avait 450 kilomètres, en passant par St-Malo, pour monter à St-Lo. C'est là que j'ai été.

Je suis arrivé là-bas le 15 juin, mais les Américains avaient déjà progressé de trente ou quarante kilomètres à l'intérieur des terres. J'étais là la nuit où ils ont bombardé St-Lo. C'était la nuit entre le 14 et le 15 juin. Nous étions à cinq kilomètres et c'était comme des tremblements de terre… Brouaamm… Brouaaamm... le bruit que Kurt imite est assez évocateur de la violence de ce bombardement et du souvenir qu'il en a gardé! St-Lo à été complètement rasée!

De l'artillerie? Des Bombardiers?

Des bombardiers américains. Deux semaines après ça brûlait encore. Mais nous, c'est juste le jour suivant que nous avons du traverser St-Lo.

Il ne restait que des ruines?

Quel massacre là! Des bras… des cadavres… tout détruit! Le front se situait trois kilomètres plus au Nord de St-Lo. J'y suis resté.. oh, je ne sais plus.. une semaine ou deux. Mais est-ce que vous connaissez la région là-bas?

Oh, un peu oui, j'y suis allé deux fois en vacances...

Car la Bretagne et la Normandie, c'est toutes des terres entourées de talus: il y à un morceau de terre et tout autour c'est des haies, des cailloux et des arbres. Tout cela forme des talus. Et les talus étaient plus haut que notre canon!! Donc, on ne savait rien faire. Mais les Américains, eux, avaient compris l'affaire: Kurt dessine sur un coin de table un croquis imaginaire illustrant la situation. Ici c'est une route, donc nous on était là, la route passait un peu plus loin... Mais les chars avaient compris l'affaire car ça faisait près de quinze jours qu'ils faisaient la guerre en Normandie. Les Américains ne sont plus venus par les routes… ils sont venus à travers les campagnes! Devant chaque chars, ils avaient placé comme trois grosses dents.

Pour couper à travers les haies?

Oui, pour couper dans les talus. Nous, on ne savait donc rien faire avec notre canon. On l'a tiré avec nous.. enfin, une mule tirait le canon et moi je suis resté deux jours derrière.

Alors, on nous a donné des… Buses là… Il chercher le mot français signifiant "Panzerschreck". Mazzoka? Bazooka?

Des Panzerschreck? 

Oui, c'est le mot allemand… une buse de 80. On est resté deux jours à l'arrière pour apprendre à tirer avec et après on est remonté au front avec cette arme.

Seulement deux jours pour apprendre à l'utiliser?

Oui... Oui... On est donc remonté sur le front et on y est resté... je ne sais plus très bien… quatre jours? Cinq jours? On était à trois buses.. donc six hommes.. car on est toujours par deux: un qui tire et l'autre qui recharge et porte les deux caisses.. il y a deux grenades dans chaques.

Donc, le dernier jour, j'étais là, il était assez tôt, trois ou quatre heures au matin. Nous avions creusé nos trous derrière un talus, on y était bien à l'abris derrière ce talus! Et puis les Américains ont attaqué… ils tiraient des balles… comme... comme celles que l'on voit passer là…

Des balles traçantes?

Des balles traçantes oui… et bien, tous les arbres qui étaient dans notre talus ont été rasés! Mais nous, de chaque côté de notre position, il y avait… il cherche ses mots en Français... Une mitraillette là... non, pas une mitraillette... des MG42, voilà!

C'étaient les meilleures mitrailleuses du monde!!! Ils ont tiré avec cela et les Américains sont vite partis! Mais une heure après, ils sont revenus… ils étaient bien plus nombreux que la première fois et les MG42 n'ont pas suffit pour les faire partir cette fois-ci. Alors notre chef nous a dit: "avec vos buses, tirez la dedans!" Ca fait un effet comme des bombes. On a donc tiré la dedans, les trois buses en même temps, et les Américains ont fini par reculer.

Pendant une bonne demi-heure, on a été tranquille, plus un seul obus, rien du tout… et puis on a commencé à entendre: "vraouuumm" "vraouumm" "vraoouuummm"... Ils sont arrivés à douze chars! Mais nous, on n'avait plus de muniton pour les buses... On avait tout tiré sur les soldats une demi-heure plus tôt! Plus rien pour tirer sur les chars donc. La seule chose qui restait à faire, c'était de reculer.

On est retourné chercher des grenades pour les buses et on a fait une nouvelle ligne de front. C'était un petit carrefour, on a creusé nos trous juste devant. Une fois de plus, il m'illustre, sur une carte imaginaire, le dispositif défensif. Et derrière nous, il y avait un groupe de quatre ou cinq maisons. Les Américains ont pulvérisé toutes ces maisons... Bouaamm, bouaammm, bouaaammm… Mais attention, comme on était sur le front depuis un bout de temps, quand on entendait les tirs d'artillerie, on savait dire où l'obus allait tomber! Là… là, ou là!

Uniquement à l'oreille?

On entend le bruit et on sait dire si il va tomber tout prêt ou plus loin… oui. Pendant ce temps là, nous étions deux à faire notre trou. Tout à coup, j'entends le bruit d'un obus qui tombe et je dis à mon copain: "Nom de dieu!!" Instant de réflexion. Je ne sais plus son nom... Son prénom c'est "Hanke" La mauvaise qualité de l'enregistrement ne me permet d'identifier avec certitude le prénom de son camarade. Je lui dis donc: "Ca c'est pour nous!!! Couche-toi! Celui-là c'est pour nous!" On s'accroupi dans le trou et je vois la terre monter en l'air. Un autre obus tombe derrière nous. Alors, je sens un gros coup à ma jambe, comme ça: il se frappe la jambe avec le tranchant de la main. Je me dis: "Ca y est, tu es blessé…" Mon copain qui était normalement derrière moi n'était plus là! Je me suis dis: "Mais où est-ce que c'est qu'il est parti lui?" Alors, je regarde ma jambe, on avait des bandes ici... (il pointe ses chevilles) pour fermer les pantalons et je vois du sang qui coule et aussi un trou… Je suis parti dans le trou de mes voisins et j'ai dit que j'étais blessé. On avait tous un petit paquet ici dans la poche…

Avec de quoi donner les premiers soins?

Oui. Un des hommes m'a mis cela autour de la jambe. Pendant ce temps-là, mon copain est revenu avec sa veste sur l'épaule. Je lui ai dit: "mais qu'est-ce que tu fais là?" et il m'a répondu que lui aussi était blessé… à l'épaule.

C'était aussi des éclats d'obus?

Oui, lui il avait un trou ici. Il pointe l'arrière de mon épaule. Et moi, j'avais un trou dans la jambe!

On est reculé de deux cents mètres en arrière, dans une vieille maison. Une camionnette de la Croix Rouge, c'était comme une jeep, est venue pour chercher les blessés. Mais comme il y avait beaucoup de blessés, ils n'ont pas pu embarquer tout le monde et on a du partir à pied. On a du marcher à peu près une grosse demi-heure pour arriver à St-Lo.

Et là, il y avait une antenne de secours?

Oui, et d'ailleurs, elle était remplie de blessés. Tout d'abord, j'ai été évacué dans un village à plus ou moins cinquante kilomètres. Dans tout ce village il y avait des médecins qui soignaient des blessés. Moi, ils m'ont fait cinq ou six piqûres autour de ma blessure puis ils ont du couper… parce que une blessure par éclats d'obus, c'est laid: c'est tout déchiré et tout noir. Le médecin a du couper avec des ciseaux dans la plaie pour enlever des petits éclats et après, il m'a mis un nouveau pansement.

Pendant la nuit, on a couché dans l'église car dans toutes les autres maisons, il y avait des chirurgiens et tout cela... Les bancs étaient empilés dans un coin et les brancards étaient alignés partout dans le reste de l'église. 

Un ou deux jours après, des autocars de l'armée sont arrivés pour nous conduire à Rennes, à près de deux cents kilomètres. Je suis resté quatre jours là-bas. Je suis monté dans le train, à la gare de Rennes, à midi, le quatrième jour. A chaque gare, il y avait des soldats allemands et vers 19h30, on nous dit: "Ca y est! Hitler est tué!!!" Moi je me suis dit "Ca y est, la guerre est finie!" Mais une demi-heure après, on apprend que ce n'est pas vrai, qu'il y a bien eu un attentat, mais que Hitler n'est pas tué! Allusion à l'attentat du 20 juillet 1944. A ce moment là, on ne rigolait plus du tout!

Je suis donc parti de Rennes et j'ai fait six jours de train pour arriver à Toul. Il n'y avait plus moyen d'aller par Paris: toutes les lignes de chemin de fer étaient bombardés. On a donc du faire tout un grand tour: on a d'ailleurs traversé la Loire à Tours. Mais là, les ponts étaient détruits et les soldats du génie ont du faire un pont provisoire en bois… on a du attendre une journée pour pouvoir passer. On a eu de la chance car les avions alliés sont passés, mais ils n'ont pas tiré sur nous… car il y a des places où ils ont tirés!

Malgré la présence des drapeaux de la Croix Rouge sur le train?

Oui, mais là, on a eu de la chance car ils n'ont pas tiré sur nous.

Je suis arrivé vers le 27 juillet à Toul. Et puis je me suis retrouvé à Thionville car les américains approchaient. Thionville c'est entre Metz et Luxembourg.

Là, ma blessure commençait à aller mieux. J'ai même été obligé de travailler là-bas! J'ai été chez un Maréchal Ferrand Français. On travaillait à deux sur des grosses pièces de métal. Mais les Américains continuaient à approcher…

De nouveau, un jour très tôt au matin, on nous a dit: "habillez-vous! Ceux qui savent marcher partent à pied à la gare. Ceux qui ne savent pas marcher seront transportés. Les Américains vont arriver! Vous retournez chez vous maintenant, chacun dans sa ville." Oui, mais ce n'était pas si facile que cela... Il fallait tous les papiers!

On nous dit donc de descendre à Trèves et de nous rendre à la Kommandantur pour avoir de nouveaux tickets de train et de nouveaux laissez-passer. Oui, mais ça n'a pas été si facile que ça car le train dans lequel on devait monter était plein de civils... des civils allemands qui étaient à Metz. Ils ont arrêté le train et ont fait descendre tous les civils.

Pour faire monter les soldats?

Oui, tous les soldats allemands. Mais quand nous sommes arrivés à Trèves, un sous-officier SS a annoncé: "Ne pas ouvrire la porte, le train n'arrête pas, il continue, personne ne sort!" Mais en faite, il croyait que c'était le train avec les civils que nous avions fait descendre en France! Alors, notre chef qui était avec nous dans le wagon nous a dit: "Ca ce n'est pas normal! Sortez de l'autre côté!" Kurt éclate de rire. Pour finir, nous sommes tout de même descendus à Trèves! Il commençait à faire jour et on a reçu de la soupe à manger. Ensuite, nous sommes allés à la Kommandantur pour faire valider nos cartes et nos papiers. Nous avons reçu nos nouveaux tickets de train.

Pour rentrer en Allemagne donc?

Oui, mais Trèves, c'est déjà en Allemagne. D'ailleurs, Thionville, c'était déjà sur le territoire allemand du temps de la guerre. Ca faisait partie de l'Alsace. Hitler l'avait prise du temps de la guerre.

Mais à Trèves, nous avons du nous mettre à l'abris dans un bunker car il y avait une alerte pour les avions. Puis, nous avons pu aller jusque Cologne. Nous y sommes arrivés au soir. Et puis, nous avons roulé toute la nuit pour retraverser toute l'Allemagne et rentrer chez nous. Vers huit ou neuf heures du matin, nous sommes arrivés à Berlin. Mais jusque là, c'était un train rapide... Mais de Berlin jusque chez moi, il y avait encore plus ou moins 370 kilomètres... et c'était un train qui s'arrêtait tout le temps! Ce qui fait que c'est seulement le soir que je suis arrivé chez moi.

J'ai été accueilli à l'hôpital là-bas. Enfin, je n'étais pas vraiment chez moi là-bas... j'étais tout près. A 27 kilomètres, car mes parents habitaient un petit village. Mais là dans la ville (D'après son livret militaire, il s'agirait de la Ville de Stolp), ma mère avait quatre sœurs... et ma grand-mère qui habitait également là-bas. Donc, moi, je ne suis pas resté à l'hôpital! Je suis allé plutôt chez ma grand-mère! Mais je me suis fait engueulé! Mon chef m'a dit: "Tu as de la chance que tu es encore jeune, que tu n'as que dix-sept ans!". Car normalement, je ne pouvais pas faire ça, je devais rester à l'hôpital!

Je suis donc resté la première nuit chez ma grand-mère et on a prévenu ma maman que j'étais là. Elle est arrivée le lendemain matin, mais moi, j'avais déjà du retourner à l'hôpital! Je suis encore resté presque quatre mois là-bas!

En convalescence?

Mais pour finir, j'ai été obligé de travailler aussi là-bas. Après, je suis parti pour une nouvelle compagnie, à Rostock, une Kompanie Ersatz comme on appelle cela.

Une compagnie de réserve?

Oui, en quelques sortes... toutes les divisions en ont une, on y met tous les blessés qui sont guéris, et quand il faut "boucher des trous" dans des autres unités, on vient chercher les hommes là-bas. Mais le deux décembre, j'ai eu droit à deux semaines de permission. C'est d'ailleurs la seule que j'ai reçue! Un congé de convalescence jusqu'au dix-huit décembre.

Toujours en 1944 donc?

Oui. J'ai passé Noël dans cette Kompagnie Ersatz.

Fin janvier, dans les environs du vingt, c'est l'alerte: on devait partir se battre contre les Russes... Ils approchaient à grands pas de l'Allemagne! Ils étaient tout près de la frontière. Je me suis retrouvé dans le sud de la Poméranie, à plus ou moins cent kilomètres de mon village. Alors là, on ne pouvait plus rien faire... on s'est battu un jour ou deux et puis il a fallut partir: on n'avait plus rien! Plus d'avion... plus de char... vraiment plus rien!

C'était vraiment la débacle?

Oui! On creusait un trou ou une tranchée, puis on tiraillait un peu, mais directement, les Russes arrivaient avec leurs chars, leurs avions et c'était impossible de tenir une position!

Mais durant tout ce temps, vous étiez toujours affecté à votre unité antichar?

Non! De toute façon, nous n'avions plus de Panzerschreck... à la place, on nous avait donné des Panzerfaust. C'est un petit tube avec une tête explosive là... comment est-ce qu'on dit cela en Français... ah oui, une charge creuse! Toute la force des explosifs est concentrée sur un petit point du char... c'est cela qui permet de traverser le blindage et de détruire le char.

Vous deviez tirer tout près du char pour que l'arme soit efficace?

Oui! Pour être certain, il fallait se mettre à cinquante mètres maximum. On pouvait tirer jusque cent mètres, mais alors, ça risquait de ne pas fonctionner. Pour être sure de toucher le char, il fallait être à maximum cinquante mètres.

Et bien, il fallait vraiment des nerfs d'acier pour se positionner à cinquante mètres d'un char ennemi! 

Il sourit avec ironie. Dans le feu de l'action, on ne réfléchit pas au danger et donc, parfois, on oublie la peur... et parfois on ne l'oublie pas... alors, on ne sait plus rien faire tellement on a peur! Personnellement, j'ai tiré une fois ou deux sur des chars russes, mais pour finir, on n'avait plus de Panzerfaust... parce que une fois que l'on a tiré avec un, on peut le jeter... il ne sert qu'une fois. C'est un peu comme un obus, une fois que la tête est partie, c'est fini, il faut en prendre un autre. A ce rythme là, nous nous sommes vite retrouvés sans Panzerfaust! Il ne nous restait plus que nos carabines pour nous défendre contre les chars russes.

Le vingt février, j'ai encore été blessé. Nous avions creusé une tranchée dans un bois et nous attendions les Russes. Quand ils ont attaqué, j'ai reçu l'éclat d'un petit obus qui avait explosé dans mon dos. Mais cette fois, comme la blessure n'était pas trop grave, je n'ai pas été emmené à l'hôpital, on m'a conduit chez le chef de régiment, quelques kilomètres derrière la ligne de front. J'y suis resté trois semaines avant de regagner ma compagnie. Deux jours après, les Russes ont fait une grosse percée et nous avons du reculer. Nous étions encerlés, là dans le fond (toujours dans le sud de la Poméranie) alors que les Russes étaient déjà à Stettin (importante ville située à l'endroit où le fleuve Oder se jette dans la Mer Baltique). Ils étaient passés au nord par la Mer Baltique et également au sud de nous. Nous étions donc enfermés dans un "sac" de 150 kilomètres au milieu des Russes.

Moi, comme je n'avais pas encore regagné le front, un chef... comment est-ce qu'on appelle ce grade là en Français... moment de réflexion un Adjudant je crois. Il m'a dit, comme j'étais tout jeune: "tu vas rester ici pour aller avec quelqu'un qui conduit le pain". Et le chef là-bas, cet adjudant, il avait réussi à trouver deux vaches. Elles étaient dans une petite ferme isolée et tous les matins, il fallait quelqu'un pour s'occuper d'elles et avoir du lait frais! Ce passage évoque chez lui apparemment de bons souvenirs car il me gratifie d'un sourire très explicite! De la journée, je devais donc aller avec l'autre soldat et un chariot pour aller chercher du pain et je devais aussi m'occuper des vaches. Ca a duré quelques jours et puis, nous avons du à nouveau reculer. Mais l'adjudant a dit qu'il fallait emmener ses vaches! Il faut dire qu'à ce moment là, nous ne savions pas encore que nous étions encerclés! Cela, je l'ai appris par après. 

Nous voila donc parti avec les vaches. Sur un jour, nous avons marché entre trente et quarante kilomètres. Une des deux vaches, elle marchait toute seule, nous l'avions liée derrière le chariot. Mais la deuxième... il fallait toujours frapper dessus pour qu'elle avance! Le soir, nous avons trouvé une étable et nous y avons mis les vaches. J'étais fatigué, mais il a encore fallu que je m'occupe de ces vaches et il fallait encore les traire... Alors, le deuxième jour, j'en avais tellement marre de ces vaches que je me suis dit: "Oooh, mais ça ne va pas se passer ainsi". Alors, j'ai coupé la corde et elles sont parties! Rires...

Mais le soir, l'adjudant m'a dit: "où est-ce qu'elles sont mes vaches"? Alors, pour ne pas me faire engueuler, je lui ai répondu: "les Russes ont tiré et les vaches ont pris peur... elles se sont enfuies".

Après, pendant une semaine, nous avons continué à marcher à travers bois. Quand nous arrivions dans un village, les gens disaient: "tiens, il y a encore des soldats allemands?" Parfois, on apprenait que les Russes étaient passés par là le jour avant! On a même embarqué sur notre chariot une fille d'une vingtaine d'années et ses deux parents. Elle avait été violée par quarante Russes... elle ne savait même plus marcher. 

Elle avait été violée juste la nuit avant votre arrivée? 

Il acquiesce de la tête. Ca fait que nous avons pris ces gens là avec car nous allions vers la Mer Baltique. Nous y sommes restés pendant une petite semaine. Et là, nous avons vu beaucoup de soldats russes! Je l'ai appris par après, mais nous étions entourés de cinq divisions! 

Et sur les routes, c'était vraiment la panique... il y avait plein de réfugiés... tous des civils qui fuyaient avant que les Russes n'arrivent. D'ailleurs, les soldats et les civils étaient mélangés et marchaient ensemble, tous mélangés. 

Les gens avaient terriblement peur des Russes?

Il s'exclame avec force: Oui!!!! Et avec raisons d'ailleurs! Les Russes tuaient beaucoup de civils, ils violaient les filles... les gens ne voulaient pas voir tout cela... et donc, ils fuyaient. Long moment de silence... J'ai même vu... c'était fin mars et il gelait très fort, il y avait des civils qui s'étaient abrités dans un chalet, pas loin du notre... j'y ai vu un enfant de deux ans mourir gelé. Moi, quand je voyais tout cela, j'espérais que mes parents auraient été malins et qu'ils seraient restés chez eux. Je pensais cela car quand je voyais les civils qui fuyaient avec nous, beaucoup mourraient gelés, et ils n'avaient plus de nourriture! D'ailleurs, ils mangeaient les chevaux qui mourraient de froid sur la route. On voyait souvent des carcasses le long du chemin. 

Après, nous avons continué à marcher vers l'ouest, j'ai traversé l'actuelle "Basse Pologne". Et puis, tous les soldats ont été arrêtés sur l'Oder. Les civils pouvaient passer. A cet endroit, l'Oder se divise en plusieurs bras... et entre chaque bras il y a de la terre, c'est comme un delta. Le premier, on a pu le passer, mais le deuxième, au milieu, il n'y avait plus de bateau! Il restait juste quelques barquettes pour passer les civils, mais les soldats, il fallait reculer. 

Vous avez donc du rester sur place?

Non, c'est même pire! Nous avons du retourner sur nos pas pendant quarante-trois kilomètres exactement! Jusque "Leidentifelde" La mauvaise qualité de l'enregistrement et l'accent très fort de Kurt ne me permettent pas d'identifier avec certitude le nom du village. Là, on s'est fait "amoché": de notre compagnie, on s'en est sorti à seulement quarante-deux... il ne restait même plus de chef... seulement un sous-officier et quarante et un soldats! Tous les autres ont été pris ou tués par les Russes. 

Après nous avons enfin pu traverser l'Oder... tant bien que mal! De l'autre côté, nous avons été récupérés par une compagnie qui venait d'Allemagne du sud. Elle appartenait à la 5ème Division de Chasseurs (la 5. Jäger-Division), ils portaient une feuille de chêne ici. Il m'indique son bras droit. Mais eux, ils parlaient un drôle de dialecte! C'était très difficile de les comprendre! Rires... 

On a formé de nouvelles compagnies, on a reçu un peu d'équipement et on a continué à reculer et à descendre vers le sud. On a fini par se retrouver juste en face de Berlin, à plus ou moins 120 kilomètres de l'endroit où l'on avait traversé l'Oder. Je ne sais plus très bien combien de temps on est resté là, jusqu'au moment où les Russes ont attaqué, dans les environs du vingt avril je pense...

C'était vraiment sur la fin de la guerre...

Oui, car quand les Russes ont eu traversé l'Oder, ils se sont arrêtés et ont attendu du renfort et du matériel pour attaquer Berlin. Un jour au matin, on nous dit: "ça y est, les Russes arrivent... préparez-vous!" On s'est encore battus un petit peu et puis, on a reculé... ça devenait presque une habitude! A ce moment là, nous étions à l'est de Berlin, et nous sommes monté comme cela: à nouveau, Kurt dessine une carte imaginaire des environs de Berlin sur un coin de la table. Nous avons contourné la ville et nous sommes allés juste au nord, à Eberswalde. C'est là que j'ai combattu pour la dernière fois. 

Ensuite, nous avons fuit jusque l'Elbe (Fleuve situé à une petite centaine de kilomètres à l'ouest de Berlin). De l'autre côté, c'était les Américains. 

Vous vouliez vous rendre aux Américains?

Oui. Mais ce n'était pas du tout facile de traverser l'Elbe! Tous les bateaux étaient sur l'autre rive! De notre côté, nous étions à peu près sept à huit cents hommes. Ca faisait une heure que l'on était là, et les Américains ne voulaient pas bouger. Nous, on se demandait vraiment comment on allait s'en sortir car les Russes arrivaient derrière nous. J'ai vu des soldats qui avaient tellement peur des Russes qu'ils sautaient dans l'eau... mais le courrant était vraiment trop fort pour pouvoir nager. Beaucoup se sont noyés à cet endroit. Il y a même des gens qui sautaient avec des chevaux! D'autres ont cloué quelques planches en bois qu'ils arrachaient des charrettes pour fabriquer des radeaux.

Moi, j'ai dit à mon copain que je n'allais pas risquer ma vie ici. J'avais survécu jusque là, ce n'était pas pour sauter dans l'eau et mourir bêtement! Les Russes allaient arriver, j'allais être pris par eux, mais tant pis, c'était mieux que de sauter dans l'eau. Mais le soir, vers 17 ou 18 heure, c'était le deux mai, un bateau américain est venu vers nous. Mais une heure avant, ils ont tiré en l'air, une fusée blanche et une fusée verte. Automatiquement, les Russes ont arrêté de tirer. J'ai compris que c'était un arrangement avec les Russes. 

Les Américains avaient pris avec eux quatre ou cinq allemands pour traduire et ils sont arrivés avec le bateau. Puis il y a eu plusieurs autres bateaux qui sont arrivés. J'ai donc traversé l'Elbe, le deux mai à onze heure du soir.

Une fois de l'autre côté, gardés et les mains en l'air, les Américains ont pris nos montres. Moi, je gardais toujours la montre de mon père, elle ne marchait plus mais c'était un beau souvenir. Un Américain la prend et je lui dit: "Kaputt". Du coup, l'Américain commence: "Whouaaa, #!~µ=$#" A noter que Kurt imite très bien un soldat Américain piquant une crise de colère! Il a fini par lâcher la montre. Il y avait même des Américains qui avaient des montres tout le long de leurs bras. Mais les Russes faisaient la même chose de toute façon. 

Ensuite, une colonne de camions est arrivée vers nous. Mais en Allemagne, la nuit, il fallait rouler dans le noir, ne surtout pas allumer de lumière, pour ne pas se faire repérer par les avions alliés. Mais les Américains, eux, roulaient avec les phares bien allumés... ça faisait très longtemps que je n'avais plus vu cela! Nous sommes donc montés dans les camions et nous avons roulé toute la nuit jusque Herford, en Westphalie. Là nous sommes restés... oh c'est bien sûre deux ou trois jours à la gare. Tous les Américains étaient autour de nous et nous étions tellement serrés que nous ne pouvions pas nous coucher. On devait se relayer: un s'asseyait pour dormir pendant deux heures, et après, c'est un autre qui prenait sa place pour se reposer! Sans manger et sans boire. 

Mais moi, comme j'avais servi avec les transports de pains, j'avais réussi à cacher trois gros morceaux de pain sous mes vêtements. Grâce à ça, j'avais quelque chose à manger et je n'ai pas eu trop faim la-bas! Après deux ou trois jours donc, on nous a chargés dans des wagons comme pour le bétail. 

Des wagons à bestiaux?

Oui, c'est ça. Le train allait vers l'ouest et a traversé Cologne. J'ai vu Cologne en 45: il ne restait plus que des ruines! Nous sommes enfin arrivés à Münchengladbach. Vous connaissez?

Euh, non, il faudrait que je regarde sur une carte!

Et bien, c'est facile, Münchengladbach se trouve cinquante kilomètres plus haut que Aix-la-Chapelle. Mais nous n'étions pas vraiment dans la ville, c'était dans les campagnes un peu à côté. Et bien là, les Américains avaient réussi à rassembler 120.000 prisonniers! A chaque fois, il y avait des fils barbelés qui délimitaient des petits camps de 4000 personnes. 

Vous étiez bien traités? Vous aviez à manger et à boire?

Les deux premiers jours, nous n'avons rien eu. Après, ils nous ont donné comme des boîtes de soupe: c'était comme des petits dés de pommes de terre et de carottes séchées. On mettait ça dans l'eau bouillante et on avait quelques litres de soupe. Après trois semaines, nous avons reçu un pain. Ils ont partagé les 4000 prisonniers en groupes de dix pour distribuer la nourriture.  Et on recevait donc un pain pour dix hommes... c'était un pain de maïs. 

Alors, on couchait à la porte! Deux mois comme ça! Et bien ça... je peux vous dire que c'était dur! Nous n'avions rien pour nous laver, rien pour manger... c'était vraiment très très dur!

Vous faisait-on travailler ou étiez vous inoccupés? 

Non, on ne faisait rien... pendant deux mois!

Pour 4000 hommes, les Américains ont installé un tuyau avec un robinet... pour nous pouvoir boire... un robinet pour 4000 hommes! Au début, l'eau était toute jaune. Heureusement, nous étions rentrés à quatre copains dans le camp et nous sommes restés ensembles. Moi, j'avais une sorte de bâche pour la pluie et on s'asseyait en dessous pour se protéger tous les quatre. 

Pour aller chercher de l'eau, et bien, un de nous prenait les quatre gamelles et se mettait dans la file... n'oubliez pas, il y avait 4000 hommes pour un seul robinet! Le premier de nous se mettait donc dans la file au matin et toutes les deux heures, c'est un autre qui allait le remplacer. Quelques fois, il fallait attendre jusque deux ou trois heures de l'après-midi pour avoir de l'eau dans les quatre gamelles. Et encore, de l'eau toute jaune!

Grâce à ça, j'ai attrapé... j'ai chié tout vert et du sang. Pour les "cabinets" (traduisez par "latrines") ils ont creusé une tranchée avec une charrue et il fallait chier la dedans. Il y avait de tout la dedans, c'était vraiment horrible. J'ai même chié dans mes caleçons. J'ai du le laver dans ma gamelle... 

Un jour, des avions américains sont passés plusieurs fois au dessus de nous pour nous filmer. C'était la propagande pour montrer en Amérique que les soldats allemands sont des barbares: ils sont sales, ils vivent comme des misérables. Depuis la fin de la guerre, avec toutes les images récupérées par les Américains, et des témoignages d'Allemands qui vivent toujours, comme moi, ils ont fait des reportages sur tout cela. Mais le camp où moi j'étais, on n'en a jamais parlé. 

Et puis, un jour, à l'entrée du camp, les Américains ont installé des cuisines pour faire à manger aux 4000 prisonniers qui étaient retenus là. Elles étaient recouvertes avec des bâches. Mais pour empêcher le vol de marchandises, il fallait monter de garde... car tous les prisonniers avaient faim et si on ne montait pas de garde, toutes les pommes de terre auraient été volées. Ca fait qu'une nuit j'étais de garde là-bas. Une patrouille de gardes américains est passée près de moi. Je fumais beaucoup à cette époque là, mais dans le camp, on ne pouvait pas car nous n'avions pas de tabac. Alors, j'ai demandé à un Américain pour avoir une cigarette... Whouaaa, #!~µ=$#" Une nouvelle fois, Kurt imite un soldat américain très en colère. Oh, j'en ai entendu des belles! "Fucking Germany" et je ne sais pas trop quoi! Rires. Je n'ai pas eu de cigarette! Mais quelques fois, d'autres prisonniers allaient en demander et ils en recevaient, ça dépendait sur qui ils tombaient.

Ca dépendait de l'humeur du garde ?!

Oui, si c'était un bon homme, il en donnait parfois une. Mais moi, je n'ai pas eu de chance et je n'ai pas eu de cigarette. 

Alors, pendant ce temps, les Alliés ont partagé l'Allemagne en plusieurs zones. A l'est, c'était les Russes, au nord c'était des Anglais et les Américains étaient en Bavière, du côté de Francfort et tout cela. Donc, nous, après six semaines, nous avons eu des gardes anglais. Les Américains ont emmené avec eux tous les prisonniers qui habitaient dans la région où ils allaient: la Bavière, Francfort et ces coins là. Et nous, les Anglais ont commencé à enregistrer nos identités, nos compagnies et toutes ces choses là. Il ne restait plus que des Allemands qui vivaient dans l'Est de l'Allemagne. On nous annonce que l'on va nous reconduire jusque la zone tenue par les Russes et qu'ils vont nous libérer. Ca faisait donc à peu près deux mois que nous étions dans ce camp quand on nous a dit ça et que nous sommes partis en train. Nous étions contents car on croyait qu'on allait enfin retourner chez nous! Oui, mais le train, à la place d'aller à l'est, il allait à l'ouest! A la place de retourner vers Cologne, le train passe par Aix-la-Chapelle... on se disait: "mais qu'est-ce que c'est que ça pour un truc?" Mais quand on a compris l'affaire, il y a beaucoup de prisonniers qui ont sauté du train quand nous étions encore en Allemagne. Ils sont partis! Mais moi, je suis resté dans le train.

Nous sommes finalement arrivés en Belgique, près de La Hulpe. Nous avons du marcher à peu près une bonne heure pour arriver à un nouveau camp. Nous y étions 44.000 prisonniers. En faite, après la guerre, comme la Belgique était dans le camp des gagnants, elle a réclamé 44.000 prisonniers d'Allemagne pour travailler et réparer les dégâts de la guerre. 40.000 devaient travailler dans les charbonnages et 4.000 travaillaient dans les fermes. Je suis resté tout l'été là-bas: je suis arrivé début juillet et je suis reparti fin octobre pour aller à Mons, toujours sous la garde des Anglais. Et avec eux, nous n'avions pas beaucoup de nourriture, mais nous avions de la bonne nourriture. Les Anglais mangent fort sucré et nous avions plein d'affaires sucrées, du thé, des boîtes de lait, des prunes... ce n'était pas pour grossir mais c'était bon comparé aux deux mois passés en Allemagne avec les Américains! Ici, on avait des tentes aussi!

Les conditions de vie étaient bien plus correctes alors?

Oui oui! Nous n'avons plus du coucher à la porte. Car en Allemagne, quand il pleuvait, il fallait dormir en dessous et espérer que le soleil soit là après pour se sécher. Encore une chance que c'était au mois de mai et au mois de juin, il ne faisait pas trop froid. Donc, à Mons, nous avions des tentes et de la nourriture régulière: pas beaucoup, mais c'était très bon. Mais seulement, les Anglais aiment vraiment bien la discipline. Pires que des Allemands! Rires. Les linges que nous avions encore, le matin, il fallait les rouler en petits paquets et les ranger dans nos tentes et puis sortir. C'était des tentes rondes. Dans la journée, nous ne pouvions pas y rester, sauf quand il pleuvait. J'ai même pu jouer aux cartes là-bas, pour occuper notre temps libre. 

Mais à la fin du mois d'octobre, il pleut beaucoup et l'hiver commence et nous devions dormir la-dedans. Alors un jour, nous avons du nous mettre en ligne, avec deux mètres d'espace entre chaque homme. Une dizaine de médecins allemands et de médecins anglais sont arrivés. Nous nous sommes déshabillés et les médecins nous ont "visités" pour voir si nous étions en bonne santé et que tout allait bien. Je suis parti travailler au charbonnage de Erbisoeul, pendant dix-neuf jours tout juste.

Erbisoeul? Ca se trouve où?

Près de Mons. De Mons, il faut prendre la route pour aller à Ath. C'est le premier village qui est après Mons. Je me souviens que je suis resté dix-neuf jours, j'ai gardé une bonne mémoire, car il y avait un type à côté de moi qui était encore plus jeune que moi...  je suis né au mois de décembre 1926 et lui était né en août 1927, et il n'arrivait pas à aller aux toilettes... pendant dix-neuf jours! Pourtant on avait tout de même un petit peu de nourriture... pas beaucoup mais tout de même. Du coup, on allait tous les cinq ou six jours, mais cet homme là, dix-neuf jours sans y aller! C'est grâce à ça que je me souviens qu'on est resté dix-neuf jours à cet endroit. Eclats de rire. Avant de reprendre le train, on nous a donné de la soupe. C'est la meilleure que j'ai jamais mangé: avec des pois et du porc. Donc, nous mangions notre soupe, devant la grille de sortie et tout d'un coup, il s'est mis à courir pour aller au "cabinet". Ca s'était débloqué! Rires.

Ah oui, à Erbisoeul, nous avons été confiés à des soldats belges. Ils étaient sous commandement anglais, mais les gardes étaient belges. Un jour, nous avions vraiment trop faim, et les gardes avaient jeté des pelures de pommes de terre dans un trou. Nous nous sommes battus entre nous pour pouvoir en ramasser. J'ai réussi à en avoir quelques unes, mais je n'avais pas d'eau pour les laver... du coup, j'ai cuit ça sans sel! J'en ai mangé une bouchée mais pas moyen d'en avaler plus! Pouaahh, que c'est mauvais! 

Dans ce camps de prisonnier, il y avait des arbres comme des sapins... comment est-ce qu'on appelle ça encore!? Kurt cherche ses mots. Ca y est, c'était des pins. Et bien, le camp de prisonnier était installé au milieu d'une forêt de pins. Evidement, à l'époque, je ne savais pas que cet endroit s'appelait Erbisoeul. Par la suite, quand j'allais me promener près de Mons, je regardais toujours après des arbres ainsi pour retrouver l'emplacement de ce camp de prisonniers. Et pour finir, il y avait déjà bien trente ans que j'étais en Belgique, j'ai été exposer des lapins à Ath, et nous avons pris la route qui relie Mons à Ath et en passant à Erbisoeul, j'ai vu qu'il y avait des arbres comme ça. 

C'est donc grâce aux arbres que vous avez su que c'était à Erbisoeul que vous aviez été prisonnier? 

Oui, exactement. J'ai beaucoup voyagé en camion dans toutes les régions autour de Mons et de Tournai et là-bas, c'est partout des peupliers. Il n'y a qu'à cet endroit que l'on trouve des pins et donc, c'est bien là qu'était le camp de prisonniers.

Après Erbisoeul, je suis arrivé à Châtelineau (petite agglomération proche de Charleroi), pour travailler au charbonnage. 

C'est là que vous avez été libéré et que vous avez décidé de rester en Belgique?

Oui. En 1947, les libérations ont commencé au mois de mars. Et quand on est jeune on croit tout ce que l'on dit! On nous avait promis que les gens qui n'étaient jamais malades, qui travaillaient tout le temps, seraient les premiers à rentrer chez eux. Il fallait déjà donner l'adresse, car derrière le ticket de train, on devait indiquer l'adresse où l'on habitait en Allemagne. Mes parents étaient toujours par là. Ils étaient restés deux ans en Poméranie et après, ils sont partis en Allemagne de l'Est. Mais moi, ça faisait treize mois que j'étais sans nouvelle de mes parents. 

Mon frère, lui, a été fait prisonnier à "Le Havre", en 1944. Donc moi j'ai été blessé le quinze, et lui, le seize juillet il était fait prisonnier. Il n'était pas loin de moi, mais nous ne le savions pas. Il était prisonnier et il devait travailler la-bas pour décharger les bateaux américains. Et puis, il s'est évadé: ils ont cherché un wagon qui avait une sorte de petite porte d'aération en dessous du toit et ils en ont trouvé un qui était rempli de boîtes de lait. Ils ont réussi à faire un trou au milieu des piles de boîtes de lait et ils se sont cachés là à trois. Mais les trains qui partent du Havre pour l'Allemagne, ils restent cinq semaines en route et les portes sont fermées. C'est pour cela qu'ils avaient choisi un wagon avec une porte d'aération... pour pouvoir sortir.

Et moi, je voyais tout le monde partir. Le camp où j'étais regroupait trois mille prisonniers. Toutes les semaines, il en partait 250... Au mois de septembre, j'étais toujours là! Pourtant, je n'avais jamais été malade, j'ai jamais perdu un jour et j'ai toujours travaillé. En faite, c'était le contraire: c'est les fainéants qui sont partis les premiers et les bons qui devaient rester! Au mois de septembre, il n'y avait presque plus personne et moi j'ai perdu patience: j'ai signé pour rester en Belgique. Je suis encore resté un mois au camp et au mois d'octobre, j'ai été libéré. Dans les dernières semaines, il n'y avait même plus de garde pour nous escorter jusqu'à notre lieu de travail... j'y allais tout seul! Rires. 

Après ma libération, j'ai loué une chambre à la cantine, à Roselies (petit village dans la région de Charleroi), et puis j'ai travaillé avec un type qui habitait à Presles (autre petit village de la région de Charleroi où vit actuellement Kurt). En 1948, nous avons fait des grèves pour ne plus que le roi Léopold III puisse reprendre sa place. Cet homme là, c'était en faite mon futur beau-père. Sa femme travaillait à la cantine avec ma future femme et leur fils de quatorze ans. Ca fait que nous on faisait grève, mais lui, il attendait sa femme qui travaillait à la cantine. Mais on ne mangeait pas bien à cette cantine, alors un soir il dit: "ho, viens avec moi à Presles, ma femme va nous faire des steaks-frites... un bon repas belge!". Je suis donc parti à Presles avec lui. Il y avait cinq filles là-bas! Cinq filles et deux gamins. C'est comme ça que j'ai connu ma femme et que je me suis définitivement installé en Belgique. 

Et bien!! C'est ainsi que vous avez fait toute votre histoire en Belgique... C'est impressionnant cette histoire! Vous avez vu du pays. 

On m'a déjà dit que je devrais écrire un livre! Car je ne sais pas parler de tous les détails lors d'une interview. 

C'est certain! Vous devriez réellement écrire un livre! Mais comment s'est passé votre intégration parmi les Belges? Quel regard avait la population sur un ancien soldat allemand?

J'ai eu quelques problèmes, surtout dans ma nouvelle famille. Notamment avec le parrain de ma femme et le frère de mon beau-père. La première fois où je suis arrivé chez la grand-mère, le parrain de ma femme était là et il n'a jamais voulu me dire bonjour. 

A Presles, c'était un village d'ouvriers. Et il y avait déjà beaucoup de gens que je connaissais car ils travaillaient avec moi au charbonnage. Donc, je n'ai pas eu de problème avec eux. Mais bon, il fallait tout de même se méfier des gens, surtout quand ils sont saouls! Au début où je vivais par ici, je ne sortais jamais à cause de ma maladie. Mais après, quand mes enfants ont été plus grands, il m'est arrivé d'aller quelques fois au café. Une fois que les clients avaient bu un verre, ils m'appelaient "le Boche". Moi je leur répondais: "Je sais que je suis un Boche, tu n'as pas besoin de me le dire, je le sais bien..." Et c'était tout! Il ne fallait pas tomber dans le piège et se vexer, ça ne servait à rien.

Mais pourquoi les Belges et les Français appellent-ils les Allemands "les Boches"? Ca vient d'où ce surnom?

Je crois que c'est dans tous les pays comme ça... on donne toujours un surnom pour les étrangers. En Allemagne, nous avions des surnoms pour les Américains, pour les Russes et eux faisaient la même chose avec nous. Par exemple, les Américains nous appelaient "les mangeurs de choucroute". En Belgique, c'était "les Boches"... il parait que ça vient de la guerre 14/18.

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